André van Hasselt – Les Quatre Incarnations du Christ, Poésies, Volume (4) (1877)

André van Hasselt – Les Quatre Incarnations du Christ (foto DHNL)

Les Quatre Incarnations du Christ, Poésies, Volume 4

Le But de l’Art

Macti Virtute () Este
Tite Live, VII, 36

Non, l’art n’est pas un jeu frivole, un vain prestige,
Mirage qui s’éteint sans laisser de vestige,
Un rêve de couleurs, de formes et d’accents,
Qui, muets pour l’esprit, ne s’adressent qu’aux sens.
Il est plus haut le but où sa grande aile aspire;
Car l’âme est son domaine et le coeur son empire.
Sans captiver l’oreille et les yeux seulement,
Il faut que l’art aussi soit un enseignement.
C’est là qu’est sa puissance et sa force virile;
Et, s’il ne veut rester une langue stérile,
S’il ne veut, déposant son titre souverain,
Devenir le flatteur des passions sans frein,
Faire mentir le chant, la toile et la statue,
Couleurs qu’on avilit, marbre qu’on prostitue,
Et poésie, oiseau divin, qu’on fait déchoir
Du pic où niche l’aigle aux branches d’un perchoir,
Il faut qu’il fasse entendre aux foules amassées
La langue des grands coeurs et des mâles pensées,

Qu’il les éclaire, ayant le jour sur son flambeau,
Qu’il les instruise, étant l’idiome du beau,
Qu’il les éléve puisqu’il a des ailes faites
Pour planer dans l’azur, coupole des hauts faîtes.

O mes frères, voilà le rôle dévolu
A ceux qui, comme vous, dans leur siècle ayant lu,
Se trouvent a l’étroit parmi ce qui respire,
Mais que l’art généreux de son grand souffle inspire,
Et qui, prédestinés du ciel, sentent qu’ainsi
Que les prêtres, ils ont charge d’âmes aussi.

Puis, d’ailleurs, à quel temps fallut-il comme au nôtre
La larme du prophète ou la voix de l’apôtre?

Quand, sur notre horizon de plus en plus obscur,
Le ciel à peine garde un dernier coin d’azur;
Quand les coeurs les plus forts ont perdu leur vaillance;
Quand l’âme la plus haute a plus de défaillance
Et, du ciel oublié désertant le chemin,
Fait des erreurs d’hier ses vérités demain;
Quand on voit par degrés les plus fiers caractères
Descendre làchement de leurs cimes austères
Et, des mâles vertus abdiquant le trésor,
Hélas! n’avoir plus soif que de pouvoir ou d’or;
Quand l’homme, s’égarant de doctrine en doctrine,
Ne sent plus pour le vrai palpiter sa poitrine;
Quand, du grand et du beau l’idéal incompris
Ne sollicite plus les ailes des esprits,
Et que la foi devient une formule obscure;
Quand les Zénon muets font place aux Épicure;
Quand tous les dévoûments s’éteignent, et qu’enfin
Jouir est le seul but comme la seule fin,
Vous, artistes, du moins restez toujours fidéles

Au culte des vertus, ces vierges immortelles.
Sur leurs trépieds verraeils entretenez le feu
Autour du morne autel d’où l’homme arrache Dieu.
Fuyez sur vos hauteurs tous ces bas-fonds serviles
Où rampent l’égoïsme et les passions viles.
Et laissez leur appel vainement vous tenter:
Car plus le coeur descend, plus l’esprit doit monter.

Pour le rêveur qui songe et l’artiste qui crée
Dieu fit la solitude et son ombre sacrée.
Sur les sommets plus hauts l’aube a plus de rayons,
Et c’est dans le désert que naissent les lions,
Et sur les pics des monts que l’aigle fait son aire
Pour fixer au soleil son oeil visionnaire.

Seuls avec votre coeur, méditez et rêvez.
Complétez votre esprit dans le calme, et vivez
Dans la sérénité de la douce nature.
De ce livre éternel faites votre lecture,
Recueillant à loisir les notes des chansons
Dont les oiseaux joyeux remplissent les buissons,
Les strophes qu’au réveil des cloches matinales
Les brises font entendre aux roses virginales,
Et tous ces bruits charmants et ces rhythmes divers
Que le souffle des bois tire des arbres verts,
Éblouissants versets dont se fait l’hymne austère
L’hosanna solennel qu’adresse au ciel la terre,
Langage raerveilleux des forêts et des champs
Que l’immense nature épand dans tous ses chants.

Puis méditez le coeur humain, cet autre monde,
Où parfois le sublime est voisin de l’immonde,
Où le bien et le mal dominent tour à tour,
La haine étant souvent le plus près de l’amour.

Sondez tous ces recoins où les blondes nichées
Des beaux espoirs et des beaux rêves sont cachées,
Doux oiseaux que l’on couve en soi-même longtemps
Mais qu’on voit s’envoler toujouvs avant le temps,
Et tous ces noirs replis où les passions dorment,
Ténèbres où le crime et la vertu se forment,
Pour en sortir, l’une aigle aux larges visions,
Et l’autre avec le cri sinistre des lions.

Puis encor descendez dans l’antre de l’histoire,
Des grands événements obscur laboratoire,
Où les siècles, aïeux des siècles qui viendront,
Taillent les nations pour la gloire ou l’affront.
Scrutez tout ce travail que fait la main des âges
Et qui parfois confond la raison des plus sages:
Le passé préparant lentement l’avenir;
Les peuples tour à tour, les uns sans souvenir
Emergeant du néant comme l’aube de l’ombre,
Les autres sans espoir rentrant dans l’oubli sombre;
Le fait créant l’idée, et l’idée à son tour
Prenant sa griffe au tigre et son aile au vautour;
Rien de stable dans rien de ce que l’homme fonde;
Tantôt le jour vermeil, tantôt la nuit profonde;
Et, dans tout ce labeur, l’esprit de Dieu qui fait
D’une cause toujours la mère d’un effet.

Lorsque ainsi vous aurez, dans le champ des idées,
Glané de vos épis les gerbes fécondées,
Dans la foule, ô semeurs austères de clartés,
Rentrez, et répandez le grain des vérités.

Peintre, dont l’oeil est plein de rayons et d’aurores,
Musicien, rêveur aux visions sonores,
Poëte, tour à tour chantre grave et serein,
Sculpteur, qui fais parler ou le marbre ou l’airain,

Dans la plaine féconde où frissonnent les seigles,
Dans les monts dont les pics portent des aires d’aigles,
Dans l’Océan sans borne où règnent les typhons,
Dans les astres qu’on voit peupler les cieux profonds.
Dans la petite fleur qui se cache sous l’herbe,
Dans le chêne qui dresse en l’air son front superbe,
Dans la double splendeur de la terre et du ciel
Contemplez l’idéal voilé par le réel,
Et, le pied familier avec l’inaccessible,
Montrez-nous l’incréé celé par le visible.
Puis donnez-nous un peu de ce calme divin
Que loin de la nature on chercherait en vain.
Du foyer domestique apprenez-nous le charme
Où le rire souvent est moins doux qu’une larme.
Des âmes et des coeurs relevez le niveau.
Dans la nuit des esprits portez un jour nouveau.
Et soyez tour à tour le phare ou l’étincelle
Dont s’éclaire le flot où notre nef chancelle.
A ceux qui sont en haut, à ceux qui sont en bas
Enseignez le devoir sans qui le droit n’est pas,
Et le respect du vrai par le respect du juste.
Pendez son auréole à toute chose auguste.
Dans un marbre éternel sculptez pour l’avenir
Toute noble action et tout grand souvenir.
De tous les dévoûments évoquez les exeraples.
De toutes les vertus repeuplez les vieux temples.
Faites croire, espérer, faites aimer surtout;
Car ce mot est si grand qu’il dit et contient tout!

Tâche sainte! Labeur que ce siècle réclame
De tout ce qui se sent quelque chose dans lame!

A l’oeuvre donc! A l’oeuvre et le faible et le fort!
Le glaive du soldat peut rompre dans l’effort

De la lutte où la guerre appela son courage.
Mais qu’importe? Il aura fait sa part de l’ouvrage.
O mes frères, peut-être un jour aussi viendront
Les haines contre vous qui se soulèveront,
Envie et passions, clameurs et calomnie,
Poussière qui toujours monte autour du génie,
Les vengeances d’en haut, les lâchetés d’en bas,
Dépits des vanités que vous n’encensez pas.
Fureurs des nains que vous couvrez d’un peu trop d’ombre
Ressentiments sans trêve, inimitiés sans nombre.
Qu’importe encor? Laissez passer tout ce vain bruit.

La clarté du matin succède à toute nuit.
Sous le dédain la haine elle-même se lasse.
Vivants et morts, le temps remet tout à sa place,

Les uns dans la splendeur, les autres dans l’oubli.
A l’oeuvre donc, le coeur de courage rempli!

Du Sahara profond si le simoun torride
Soulève par moments les flots de sable aride,
Les pèlerins pieux ne le redoutent pas.
Vers la sainte Médine où s’adressent leurs pas,
Malgré le ciel de feu, malgré la plaine immense
Dont l’horizon toujours s’étend et recommence.
Malgré les grands lions qui rugissent autour
De la citerne vide, abreuvoir du vautour,
Ils poussent leurs chameaux et vont sereins et calmes.
C’est qu’au bout du désert est la cité des palmes!

september 1862

André van Hasselt

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PDF
André van Hasselt – Les Quatre Incarnations du Christ, Poésies, Volume 4, Edition Louis Josep Alvin, Bruylant Christophe, Brussel 1877

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